La religion dominante au Japon expliquée simplement

*****0O Lefkadios Hearn (1850-1904) Lefcadius Hearn fait partie de ces penseurs qui ont cherché à décoder le fonctionnement de la société japonaise. Il s’est demandé pourquoi les Japonais vivent, pensent, agissent et créent d’une manière si singulière. D’où vient cette originalité ? Plus précisément : si la culture japonaise a sa propre couleur, quelle en est la source ? Ici, comprendre revient à remonter à ce qui façonne l’identité unique du Japon.

Au fil des années, de nombreux chercheurs se sont penchés sur cette énigme, chacun développant ses propres théories. Certains ont vu dans l’époque Heian, Kamakura ou Edo l’incarnation de l’âme japonaise. D’autres ont mis en avant le Bushido, la mentalité samouraï, voire le climat du pays. Mais beaucoup ont pointé la religion comme matrice de la culture japonaise. Face à la diversité religieuse du Japon, le débat s’est vite élargi : fallait-il privilégier le shinto, le zen, le bouddhisme dans son ensemble, ou encore le confucianisme ?

Lefcadius Hearn, lui, s’est rangé parmi ceux pour qui la religion japonaise constitue l’ossature de la civilisation. Mais alors, laquelle tient le rôle principal ? S’est-il focalisé sur une seule, au détriment des autres ? Ou bien les a-t-il envisagées comme un tout, enchevêtrées dans la vie des Japonais, donnant naissance à un terrain commun ? C’est à ces questions que son œuvre tente d’apporter des réponses concrètes.

Dans son livre « Japan: An Attempt at Interpretation », Hearn évoque ce qu’il nomme « la vraie religion du Japon ». Selon lui, il s’agit de la pratique qui demeure, sous une forme ou une autre, vivace et partagée dans tout le pays. Pour Hearn, cette religion, c’est le culte des ancêtres. Un culte qui se décline en trois axes principaux, enracinés dans la tradition japonaise : l’adoration des ancêtres familiaux, celle des ancêtres de la tribu ou du pays, et enfin le culte des ancêtres impériaux. Ces trois pratiques forment, selon lui, la base du shinto. D’ailleurs, pour Hearn, « shinto » et « culte des ancêtres » sont presque synonymes.

Cette approche du shinto, très spécifique à Hearn, fusionne la notion d’ancêtre et d’identité japonaise. Mais alors, que fait-il des dieux des éléments naturels, des phénomènes, de ces fameux « kami » ? Si Hearn avait englobé l’ensemble dans un simple polythéisme, il aurait donné une définition bien plus restreinte du shinto. Pourtant, il précise : « La première est la religion de la maison ; la seconde, celle de la divinité locale ou du protecteur ; la troisième, la religion nationale. » En somme, même les divinités locales, les kami, deviennent sous sa plume des esprits d’ancêtres. Hearn va jusqu’à soutenir que les kami sont en réalité les esprits de défunts, recyclant ainsi la théorie de Herbert Spencer, pour qui la première forme de religion serait le culte des chefs morts, les dieux naissant ensuite de cette base. Ainsi, Hearn unifie toutes les figures divines du shinto sous la bannière des ancêtres. L’équation shinto = culte des ancêtres prend alors tout son sens.

Mais en quoi ce culte façonne-t-il la société japonaise ? Pour Hearn, l’influence est totale. Une grande partie de la culture japonaise, des comportements aux décisions quotidiennes, découle de cette relation vivace avec les morts. Les vivants s’occupent des âmes des ancêtres, multiplient les offrandes, car « le bien-être des morts dépend du bien-être des vivants ». Un lien perpétuel unit les deux mondes : « Aucun des deux ne peut se passer de l’autre ; le visible et l’invisible restent reliés par d’innombrables besoins mutuels. Rompre ce contrat, c’est s’exposer à des conséquences directes. »

Pour résumer les croyances du culte des ancêtres, Hearn les détaille en cinq points clés, qui structurent la vie spirituelle japonaise :

  • Les morts demeurent parmi les vivants, hantant tombes et anciennes maisons, partageant la vie de leur descendance.
  • Tous les défunts deviennent des divinités, accédant à un pouvoir surnaturel.
  • Le bonheur des morts dépend des hommages et des services rendus par les vivants.
  • Tout ce qui advient, bonnes récoltes, catastrophes naturelles, famines, tempêtes ou séismes, est attribué aux actions des morts.
  • Les actes humains, qu’ils soient louables ou condamnables, restent sous l’influence des défunts.

Hearn décrit là des croyances loin d’être naïves ou rassurantes : « Ce sont des croyances terribles et effrayantes ; avant que le bouddhisme n’apporte un peu d’apaisement, la pression sur les esprits devait ressembler à un cauchemar sans fin. » Et c’est cette vision du monde, transmise de génération en génération, qui continue, selon lui, de structurer la société japonaise contemporaine.

À ses yeux, la religion des ancêtres n’a pas radicalement changé, malgré les siècles. Elle continue d’imprégner les mentalités et les pratiques. « L’ensemble de la société repose sur elle comme sur une charpente morale. L’histoire du Japon, c’est en fait l’histoire de cette religion. Dans la société japonaise, presque tout, directement ou non, trouve son origine dans ce culte des ancêtres. Les morts, plus que les vivants, furent longtemps les véritables dirigeants et les véritables artisans du destin du pays. »

Ce regard porté par Hearn révèle un autre point : il considère le culte des ancêtres japonais comme l’héritier d’une religion autrefois universelle, présente aux origines de l’humanité, à l’époque où les morts étaient les seules divinités. Le Japon, dans cette optique, n’a gardé de spécifique que certaines « particularités intéressantes » cultivées au fil de son histoire.

Et le bouddhisme dans tout cela ? Pour Hearn, cette religion étrangère a été absorbée, remodelée par la tradition locale. Le bouddhisme a fini par compléter le culte des ancêtres, y intégrant la réincarnation, tout en se transformant lui-même : dans la croyance populaire, la plupart des morts, sauf exceptions, terminent dans les enfers, puis deviennent « hotoke », bouddhas, de nouveaux êtres spirituels. Le bouddhisme, au Japon, s’est ainsi mué en une religion d’ancêtres.

Dans la vie de tous les jours, le bouddhisme populaire, bien loin des débats métaphysiques des écoles savantes, imprègne gestes, rituels et croyances. On retrouve ses traces dans le théâtre Nô, où les fantômes de moines et de guerriers côtoient les bodhisattvas secourables, et où la compassion devient une vertu cardinale, incarnée par Jizo ou Amida. Le panthéon ne s’est jamais tari : il s’est enrichi de nouvelles figures, parmi lesquelles, encore une fois, les esprits des ancêtres. Hearn voit finalement le bouddhisme digéré par la religion domestique, donnant naissance à un polythéisme où, au cœur du foyer, ce sont les morts qui occupent la place centrale.

Observer le Japon à travers le prisme d’Hearn, c’est voir une société qui dialogue sans cesse avec ses disparus. Un pays où les vivants, en perpétuel va-et-vient avec l’au-delà, cherchent dans la mémoire des ancêtres les réponses aux défis du présent. Rien n’y est jamais vraiment oublié, et c’est peut-être là que réside, encore aujourd’hui, une part de son mystère.

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