
Lorsque j’ai entendu parler du Covid-19 pour la première fois, la première chose qui m’est venue à l’esprit n’était pas l’idée d’un virus dont la propagation serait pandémique, mais le titre d’un film de James Bond (« Dr. No ») ou de Tom Cruise dans « Fallout ». Mais alors la réalité a forcé l’imagination, elle était très cruelle et les gens ont commencé à mesurer les effets horribles d’une pandémie que nous avions connue uniquement sur grand écran jusque-là (« Contagion » avec Marion Kotlard, « Outbreak » avec Dustin Hoffman).
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Puis, la réalité s’est faite plus dure encore : la quarantaine a isolé presque tout le monde, chacun enfermé chez soi, rythmé par le décompte froid des cas et des décès. Les habitudes ont volé en éclats, la sociabilité s’est dissoute, la vie s’est rétractée. Les petits bonheurs simples semblaient appartenir à un autre monde. Un nouveau modèle professionnel s’est imposé, centré sur le télétravail, les écrans, les visioconférences, les cours à distance, les appels Skype, les mails interminables. Les frontières entre le jour et la nuit, entre semaine et week-end, se sont effacées. Le temps s’est contracté, compressé, perdu dans une routine qui n’avait plus rien d’humain, engloutissant chaque instant disponible.

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Le quotidien digital s’est installé, éreintant et monotone. Selon ce que me confient amis et connaissances, les loisirs ont presque disparu, le travail s’invite à toute heure, sans répit. Parfois, j’ai eu la sensation d’être pris au piège d’un progrès lancé à toute allure, impossible à arrêter. Les ventes sur Internet ont explosé, tout comme le marché des ordinateurs et des téléviseurs. Chacun, cloîtré chez soi, se préparait sans vraiment s’en rendre compte à un mode de vie qu’on qualifie parfois de moderne, d’évolution. Cette perspective me glaçait. Pour échapper à cette peur, j’ai puisé dans mes souvenirs de voyages récents, dans des endroits où le numérique n’a pas encore tout envahi, sans ordinateur ni portable, parfois même sans électricité. Là-bas, le rythme de la vie dépend de la lumière du jour, des saisons, du vent et de la pluie, rien d’artificiel, juste ce qui existe depuis toujours. Parmi ces lieux, j’ai repensé aux villages des Pangalanes, sur la côte est de Madagascar.
Pour y parvenir, il faut quitter Tananarive, emprunter la nationale RN2 vers Tamatave, puis bifurquer sur une piste cahoteuse de sept kilomètres qui mène au village de Manambato. Ce trajet, à lui seul, est toute une aventure : une heure en jeep pour éviter les trous béants d’une route cabossée. Face à Manambato, une bande étroite de sable blanc, bordée de cocotiers, s’étire entre les lacs et l’océan. Ici, les villages des Pangalanes semblent découpés dans un autre temps.
Les huit lacs (Rasoabe, Rasoamasay, Ampitabe, et d’autres) sont reliés par les canaux creusés par les Français dès 1896, ce qui a donné naissance au « Canal des Pangalanes », une voie d’eau qui facilitait jadis le commerce vers Tamatave.
Un matin, un petit bateau m’a conduit au village d’Ampanotoamaizna. Le décor ici ne laisse aucune place au superflu : sous une canopée de cocotiers, des maisons traditionnelles accueillent une population qui vit sans électricité et cuisine au charbon, surtout pendant la saison des pluies. Les femmes lavent le linge au bord du lac, les hommes sont partis pêcher en mer. Le lieu a quelque chose d’intemporel, d’authentique. Les regards sont francs, les sourires nombreux, les gestes accueillants.
En arpentant le village, je croise des aînés qui m’adressent des signes de bienvenue, des enfants qui lancent des « tonga soa » enjoués. Ici, la vie s’organise selon la lumière du soleil : on se lève tôt, on travaille le matin, l’après-midi est consacré aux échanges et aux moments partagés.
Le chemin se poursuit jusqu’à Anciranokoditra, sur le lac Ampitabe, accessible par un bras d’eau étroit qui serpente à travers une végétation luxuriante, presque irréelle. Ici encore, le temps semble suspendu : on vit au rythme des jours, des saisons, de ce que certains appellent encore le « temps humain ». Les biens matériels comptent peu ; ce sont les traditions, la famille, la communauté qui structurent la vie. Personne ne râle pour un rien. La nature, les saisons, imposent leurs règles, et chacun les accepte simplement.
En observant ces hommes et ces femmes, leur force tranquille, leur sourire sincère, j’ai cru voir ressurgir une part de la vieille humanité : une société où les ancêtres, la terre, la mémoire, ont encore du poids. Ici, la pauvreté matérielle ne rime pas avec misère : elle protège même d’un certain déracinement qui guette ailleurs. Cette forme de richesse, ancrée, solide, fait barrage à l’oubli qui menace les sociétés happées par le modernisme.
Un après-midi, alors que la mer gronde et que les pêcheurs rentrent, je suis témoin d’un retour risqué : leurs pirogues, creusées dans un tronc d’arbre, affrontent des vagues puissantes. Le dernier rouleau les projette parfois brutalement sur la plage. Ici, la pêche n’est pas un métier tranquille, c’est une lutte quotidienne pour ramener de quoi vivre.
Au moment de quitter le village, un détail me frappe : devant deux cabanes, de petits panneaux solaires chargent des téléphones portables. J’apprends que deux jeunes pêcheurs en ont reçu via un programme d’ONG. L’inquiétude me gagne. Même ici, la technologie s’immisce, alors qu’il n’y a ni réseau électrique, ni eau potable, ni école, ni port. Le téléphone portable s’est invité jusque dans ce bout du monde. Combien de temps ce lieu restera-t-il préservé ?
Sur le lac Ampitabe, baptisé « nid de rêve », se trouve une minuscule île de trois hectares : l’île des coqs. Ce site privé, géré par le Palmarium Hotel, accueille quelques lémuriens nocturnes, les fameux aï-aï. Le Palmarium propose des forfaits incluant la traversée en bateau, l’hébergement et la visite nocturne de « l’île du Coq ». Ces prestations valent cher, alors que la majorité des Malgaches vit avec moins d’un euro par jour. Un autre exemple d’une économie touristique qui, parfois, déstabilise des équilibres fragiles.
J’avais découvert l’aï-aï grâce à l’auteur britannique Douglas Adams, qui était parti à sa recherche en 1985 sur un îlot du sud-est de Madagascar. Pour sauver l’espèce, quelques individus avaient été déplacés vers l’île de Magabe dans les années 60. Aujourd’hui, ils sont aussi sur l’île des coqs, star d’un tourisme haut de gamme, réservé à une élite.
Le coût du séjour m’a tenu à l’écart, même si la description de l’aï-aï par Douglas Adams me faisait rêver : « C’est un animal étrange, on dirait un puzzle vivant : un corps de chat, des oreilles de chauve-souris, des dents de castor, une queue en panache, un doigt démesuré, et des yeux immenses qui semblent voir au-delà du visible. »
Quelques semaines plus tard, à Hell-Ville, la capitale de Nosy Be, la station balnéaire la plus fréquentée de Madagascar, la scène se répète : des jeunes pêcheurs et marchands, massés devant un écran géant, admirent les mirages occidentaux, voitures de luxe, gratte-ciel, villas avec piscine, visages rayonnants. Un contraste saisissant dans une société où la pauvreté reste la norme. L’Occident affiche son opulence, le reste du monde regarde.
Bientôt, ces images défileront sur tous les écrans de téléphone portable. Les promesses diffusées à longueur de journée donneront l’illusion qu’un billet d’avion suffit à franchir la frontière qui sépare deux mondes. Face à cet appel, les villages, même les plus beaux, risquent de ne plus retenir leurs jeunes. Les illusions de richesse peuvent devenir des pièges, poussant certains vers une désillusion amère dans les grandes villes occidentales.
Quand j’observe autour de moi, à l’époque du Covid-19, je vois partout des jeunes rivés à leur écran, absorbés par une réalité dématérialisée, insensible à l’environnement concret. Télétravail, réseaux sociaux, smartphones ont tendance à isoler davantage, même après la pandémie. Beaucoup semblent prêts à poursuivre sur cette voie, comme si rien n’avait changé.
La technologie agit comme un accélérateur de solitude. Les rassemblements s’effacent, l’individualité supplante l’envie de partager. L’homme moderne, privé de ses repères fondamentaux, navigue dans un monde d’illusions, persuadé de vivre alors qu’il s’est coupé du réel. Le temps, lui, ne sonne plus.
Les villages des Pangalanes continueront de vibrer tant que leurs habitants feront vivre la mémoire, les histoires, les chants sous les étoiles. Si ces récits s’éteignent, si la réalité est remplacée par une version virtuelle, alors le silence, le vrai silence, s’installera, et le ciel s’éteindra à son tour.
Imaginer que demain, des agences vendront des paradis virtuels, comme dans « Total Recall » de Paul Verhoeven, glace le sang. Dans ce film, Arnold Schwarzenegger s’apprête à acheter des souvenirs de vacances implantés dans le cerveau : « Moins cher, meilleur et plus sûr que le réel », promet le vendeur. « À quel point l’expérience est-elle réelle ? » demande le client. « Aussi réelle qu’un souvenir », répond-on. Peut-être qu’un jour, pour des raisons sanitaires ou par simple facilité, voyager ne signifiera plus partir mais consommer une réalité fabriquée. Pour moi, le paradis des Pangalanes existe, il est tangible, et mes souvenirs, eux, sont bel et bien vivants.

