Lorsque les Portugais débarquent au Cap-Vert en 1460, ils découvrent un chapelet d’îles battues par les vents, spectaculaires à regarder mais hostiles à cultiver. Pas de minerais, pas de forêts, pas de richesses à extraire : le climat sec rend l’agriculture presque impossible. Pourtant, la position de l’archipel, à mi-chemin entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques, aiguise les ambitions du Portugal. Les colons rêvent de transformer ces terres arides en une enclave florissante, une promesse de prospérité pour la métropole et un refuge pour ceux prêts à tenter leur chance sur l’Atlantique. Face à la pauvreté des ressources, Lisbonne va vite miser sur un autre atout.
La traite des esclaves
Pour attirer et fixer des colons, la Couronne portugaise autorise rapidement le commerce d’esclaves sur l’île de Santiago. Cette activité devient le cœur économique du Cap-Vert. À Ribeira Grande, aujourd’hui Cidade Velha, première ville européenne des tropiques, les marchés à ciel ouvert voient débarquer des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à la Guinée et à la Sierra Leone. On les vend ici comme du bétail, sous l’œil des colons. L’histoire du pays sera durablement marquée par cette économie inhumaine, qui culmine du XVIIe siècle jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1876.
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Les archives du musée São Filipe témoignent de la vente et de la location d’esclaves sur l’île de Fogo. La plupart sont forcés d’embarquer pour l’Amérique, mais un nombre important reste sur place et façonne la société capverdienne. Ici, il n’existe pas de population autochtone : le Cap-Vert était inhabité à l’arrivée des Portugais. Très vite, une mémoire collective émerge, portée par ces premiers habitants venus d’Afrique, inventant un créole pour se comprendre entre esclaves d’origines diverses. Cette langue deviendra la matrice des créoles du continent américain, française ou anglaise.
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L’abolition de l’esclavage fait baisser l’intérêt commercial de l’archipel, mais il continue de servir de zone de passage pour les navires, désormais chargés de pétrole plutôt que d’êtres humains. Pourtant, la pauvreté reste la norme pour la majorité de la population, alors que les colons s’accaparent les maigres profits. Entre 1900 et 1950, sept famines majeures emportent près de 300 000 Cap-Verdiens, poussant des milliers d’entre eux à prendre le chemin de l’Europe ou du Portugal.
En 1926, l’instauration de la dictature au Portugal provoque un regain de tensions. Pour beaucoup de Cap-Verdiens, la seule issue devient la lutte. Révoltes et affrontements secouent l’archipel, et la répression s’accentue. Le régime de Salazar condamne des milliers de rebelles aux travaux forcés à Sao Tomé-et-Principe ou à l’internement dans des camps sur leur propre sol, une tragédie que la grande Cesaria Évora portera dans ses chansons.
Face à la brutalité du pouvoir, la résistance se structure. À Lisbonne, la Maison des étudiants de l’Empire (CEI) accueille des jeunes venus de toutes les colonies portugaises, futurs leaders des luttes anticoloniales. Parmi eux, Amílcar Cabral, né en Guinée-Bissau de parents capverdiens, qui fonde le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Son objectif : libérer les deux pays de la domination portugaise et construire une société sans exploitation, affranchie des chaînes du passé.

Certains des dirigeants anticoloniaux les plus importants qui ont traversé la CEI. Source : João Portelinha La lutte d’un peuple
Pour qu’une lutte d’indépendance prenne racine, il faut bien plus que des slogans : une identité nationale commune devient indispensable. Mais au Cap-Vert, où cohabitent descendants de colons et d’esclaves, noirs comme blancs, l’unité semble une chimère. Le PAIGC, lui, refuse toute division et désigne un seul camp : celui des opprimés. Cabral, inspiré par des penseurs révolutionnaires comme Rosa Luxemburg ou Alvaro Cunhal, fait du concept de peuple une arme politique. En étudiant les mécanismes de la domination, il parvient à fédérer Capverdiens et Guinéens sous la même bannière, celle d’une indépendance à visage socialiste.
Portés par cette nouvelle dynamique, les insurgés multiplient les victoires contre l’armée portugaise, s’attirant le soutien de la communauté internationale. Quand Cabral tombe assassiné en 1973, le mouvement ne faiblit pas, mais l’élan révolutionnaire et la cohésion idéologique s’effritent. Beaucoup se contentent de l’indépendance, oubliant le rêve d’une transformation sociale profonde.

Amílcar Cabral avec Fidel Castro. Source : Havana Times Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indépendance et le PAIGC prend les rênes du pays, dans une union inédite avec la Guinée-Bissau. Leur ambition : former une seule nation. Mais en 1981, un coup d’État en Guinée scelle la séparation, divisant aussi le parti. C’est ainsi que naît le PAICV, branche capverdienne, qui gouvernera seul jusqu’à l’ouverture politique imposée par la fin du bloc soviétique. En 1991, les premières élections pluralistes changent la donne.
Durant les quinze premières années, le PAICV nationalise la pêche, les banques, lance des réformes agraires et forestières. Malgré la sécheresse chronique et seulement 10 % de terres cultivables, la production alimentaire s’améliore. Mais les infrastructures, la formation, l’industrie font cruellement défaut, et le pays peine à répondre aux attentes. L’arrivée du Mouvement pour la Démocratie (MPD) marque un tournant : vague de privatisations, ouverture à la mondialisation, adhésion aux exigences de l’OMC ou du FMI.
Depuis, le pouvoir alterne entre MPD et PAICV, sans qu’aucun des deux ne parvienne à transformer durablement la réalité quotidienne. Le PAICV, désormais social-démocrate, s’est éloigné du marxisme de Cabral et vante la privatisation, misant sur l’économie de marché. Le Cap-Vert courtise aujourd’hui les investisseurs étrangers pour relancer sa croissance. Cette stratégie attire à la fois les partenaires historiques européens et de nouveaux acteurs comme la Chine.
Le Cap-Vert, un bonbon
Le manque de ressources n’a jamais rendu le Cap-Vert insignifiant. Avec près de 700 000 km² de zone économique exclusive, l’archipel possède un atout discret mais stratégique : ses eaux regorgent de poissons. La pêche, pilier historique de l’économie, reste vitale sur ces terres incapables de nourrir leur population par la terre. Longtemps, il suffisait d’un canot pour remplir ses filets. Aujourd’hui, les pêcheurs locaux affrontent la concurrence des flottes géantes venues d’Europe ou de Chine, qui ratissent les bancs de poissons. Les accords passés avec l’UE ou Pékin cèdent l’accès à ces ressources contre des sommes dérisoires, laissant la population locale exsangue, privée à la fois du poisson et des revenus.

Extension maritime du Cap-Vert. source : SBSC Autre moteur de croissance : le tourisme. Il pèse déjà le plus lourd dans le PIB national. Les eaux turquoise et les volcans attirent de plus en plus de visiteurs, poussant à la multiplication des complexes hôteliers, souvent détenus par des groupes étrangers. Ces établissements, installés sur les plus beaux sites, restent inaccessibles à la majorité des Cap-Verdiens, transformant plages et paysages en enclaves réservées. L’agence Cap-Vert Inversiones (CVI), rattachée au ministère de l’Économie, facilite ces projets, délivrant terrains et autorisations aux investisseurs, quitte à laisser de côté l’intérêt public.
L’île de Boa Vista illustre ce phénomène : en 2001, la construction d’un gigantesque hôtel y est approuvée. L’investisseur, réclamant une meilleure accessibilité, obtient, via le CVI, la création d’un aéroport international pour une île de 6 000 habitants, financé en partie sur fonds publics, alors qu’un tiers de la population vit sous le seuil d’extrême pauvreté.
Depuis plusieurs années, la distinction entre les politiques du PAICV et du MPD s’estompe, notamment en matière d’investissements étrangers. Céder les principaux atouts du pays est devenu la norme, sans que la population n’en voie les bénéfices. Pire : la sécheresse, de plus en plus longue et sévère, la plus grave depuis 1977 sévit actuellement, avec parfois plus d’un an sans pluie, pousse nombre de Cap-Verdiens à l’exil, faute d’alternative.
Certains viennent, d’autres s’en vont
Le Cap-Vert, ce sont dix îles, mais la diaspora, surnommée la « onzième île », pèse deux fois plus lourd que la population restée sur place : un million de Cap-Verdiens vivent à l’étranger, pour un demi-million à l’intérieur des frontières. L’émigration, amorcée dès l’époque de l’esclavage, marque l’histoire, la culture et l’économie du pays. Les transferts d’argent des expatriés représentent à eux seuls environ 10 % du PIB.
La diaspora occupe une place si centrale que le gouvernement a créé un ministère dédié aux communautés, chargé de toutes les questions liées à l’émigration. Ce choix politique consacre le rôle prépondérant des expatriés, tant sur le plan économique que culturel ou politique. Leur poids électoral est décisif, et leur influence dépasse largement les urnes.

Distribution de la diaspora capverdienne dans le monde entier. Source : Mobiles immuables Les figures de la lutte anticoloniale, à l’image de Cabral, ont émergé au sein de la diaspora, apportant avec elles idées neuves et réseaux. Cette dynamique infuse tous les domaines, à commencer par la musique, où le métissage des styles raconte l’histoire d’un peuple en mouvement. Les migrants capverdiens s’intègrent souvent avec succès dans leurs pays d’accueil, on compte 250 000 Cap-Verdiens aux États-Unis, 140 000 au Portugal, 40 000 aux Pays-Bas, et rares sont ceux qui envisagent un retour à court terme. Beaucoup espèrent, pourtant, voir leur pays se transformer en un lieu où il ne serait plus nécessaire de partir pour vivre dignement.
À mesure que des Cap-Verdiens quittent leur terre, ils croisent sur leur route une autre diaspora, encore plus vaste : celle des Chinois. La Chine s’est imposée comme un partenaire de premier plan, finançant nombre d’infrastructures modernes, des universités à l’Assemblée nationale. De nouveaux projets voient le jour, comme la construction à Praia du premier méga-casino du pays. Le Cap-Vert espère, lui, décrocher un port sur la future route de la soie chinoise et se positionne déjà comme une escale stratégique sur la façade atlantique de l’Afrique.
Mais la question reste entière : à qui profitent vraiment ces investissements ? Les projets touristiques, les accords de pêche ou les infrastructures financées par la Chine génèrent peu de retombées pour les habitants. Les ressources du pays s’évaporent au profit d’intérêts extérieurs, tandis que l’argent public s’envole dans des opérations qui améliorent rarement le quotidien des Cap-Verdiens.
Le Cap-Vert ne regorge pas de richesses spectaculaires, mais le dynamisme des investissements prouve que le pays a de quoi offrir à chacun une chance réelle. L’époque de l’esclavage est loin, mais il reste à écrire une histoire où le peuple, travailleur et vibrant, pourra enfin récolter les fruits de son indépendance. Amílcar Cabral l’avait annoncé : « Une révolution sociale ne s’arrête pas lorsque le drapeau est levé et que l’hymne national retentit. » Le Cap-Vert, aujourd’hui, cherche encore le sens véritable de cette liberté.

