Les raisons qui freinent l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne

« Je ne suis pas objectif quand il s’agit de Grèce parce que j’aime ce pays, mais quel que soit l’amour profond pour les Grecs et la Grèce, ils ont raison sur cette question. Et l’Union européenne ne doit jamais adopter une attitude différente. Nous devons condamner le comportement turc dans cette partie de la Méditerranée ». Jean-Claude Juncker a fait une disclaimer, il n’est pas objectif avec notre pays, il nous aime et l’a prouvé dans la pratique, le gardant dans l’Union européenne lorsque presque tout le monde à Bruxelles et beaucoup d’Athènes le voulaient au contraire.

Les mots de Jean-Claude Juncker à Euronews résonnent comme un rappel : le regard de Bruxelles sur la Méditerranée orientale ne peut s’abstraire des tensions alimentées par l’expansionnisme d’Ankara. L’ancien président de la Commission européenne ne pèse plus dans les décisions, mais son avis ne s’efface pas pour autant.

A lire en complément : L'histoire du Liban, des origines à nos jours

Quand Juncker affirme que la Grèce et Chypre ont le droit international de leur côté, qu’elles ne sont pas isolées face à la Turquie, ce n’est pas une formule lancée à la légère. À Bruxelles et à Ankara, ces paroles continuent de peser.

Interrogé sur la position de la Grèce et de Chypre au sein de l’Union européenne, Juncker insiste :
« Non, ils ne sont pas seuls. Ils ont pour eux le droit, l’histoire et la légitimité de leur position. Je ne suis pas objectif quand il s’agit de la Grèce parce que j’aime ce pays, mais au-delà de mon attachement, ils ont raison sur ce dossier. L’Union européenne ne doit jamais adopter une position différente. Il faut dénoncer les agissements turcs dans la région ».

A lire également : Ce qui explique l'appartenance de la Guadeloupe à la France

Au cours de cet échange avec Euronews, Juncker s’est attardé sur la relation entre l’Europe et la Turquie, sur la question chypriote, et sur la capacité de l’Union à répondre à la politique d’Erdogan. Il évoque la tentation des sanctions : « Vous savez, je ne suis pas fan des sanctions, car elles n’apportent jamais de vraie solution. L’effet, bien souvent, c’est d’envenimer l’ambiance entre l’Union européenne, ses membres et ceux à qui elles s’appliquent. Je préfère toujours approfondir le dialogue. D’ailleurs, même en tant qu’ami d’Erdogan, j’ai constaté que les choses se sont détériorées peu à peu. »

Refus de l’adhésion turque

Juncker s’en souvient très bien : « En 1997, alors que je présidais le Conseil européen, avec la présidence tournante, et que la Turquie était candidate à l’adhésion, j’ai opposé un non. Un pays qui autorise la torture n’a pas sa place à la table européenne. Cette position a d’ailleurs provoqué une crise considérable à l’époque. »

Il nuance cependant : « Pour construire une véritable architecture de sécurité en Europe, il faut aussi composer avec la Turquie et la Russie. Cela fait partie des réalités de la Charte européenne de sécurité. »

Mais il l’affirme, la Turquie ne se comporte pas comme un pays qui cherche réellement à rejoindre l’Union : « Je l’ai dit à Erdogan à plusieurs reprises : ce que l’on attend d’un membre, droits humains, droits des minorités, exigences, c’est trop lourd pour vous. Vous préférez dire que l’Union vous ferme la porte, mais la réalité, c’est que la Turquie ne cherche pas à la franchir. »

Juncker résume : « C’est à la Turquie de montrer sa volonté, pas à l’Union européenne de prouver quoi que ce soit. Dans l’état actuel, la Turquie n’intègrera jamais l’Union. Son comportement envers la Grèce et Chypre reste inacceptable. Les Européens doivent se montrer solidaires avec Athènes et Nicosie. »

Sur la question des sanctions et la posture turque

Que faire, dès lors, face à la Turquie ? Juncker ne se défile pas : « Je ne pense pas que les sanctions soient utiles. Je n’ai jamais été opposé à leur usage contre la Turquie, mais elles n’apportent rien de constructif. Ce qui compte, c’est d’expliquer, d’argumenter auprès de nos partenaires turcs et de leurs alliés de l’OTAN, avec la Grèce en particulier, que leur attitude va à l’encontre non seulement de leurs ambitions européennes, mais aussi des intérêts de l’alliance occidentale. Les alliés ne devraient pas se comporter ainsi. »

Il précise qu’Erdogan ne divise pas l’Union européenne sur ce terrain : « La division existe déjà, elle n’est pas le fait d’Ankara. »

Juncker insiste : « Il faut continuer à expliquer à la Turquie, sanctions ou non, que si elle s’entête, la porte reste fermée. J’ai d’ailleurs noté ces dernières semaines un léger changement, un retour à une attitude plus tempérée vis-à-vis de l’Europe. »

Mais sur la possibilité d’un vrai revirement, il reste prudent : « C’est intéressant, mais il faut voir ce que cela donnera. »

Une impasse chypriote et de la déception

Sur la question chypriote, Juncker ne cache pas sa frustration. En 2017, il voulait offrir une issue à cette situation figée. Il a multiplié les rencontres, réuni le président Anastasiades et le chef de la communauté chypriote turque, Mustafa Akintzi, et n’a jamais caché son espoir.

Il raconte avoir discuté longuement avec Erdogan, qui semblait prêt à infléchir sa position. « Je suis allé à Chypre, j’ai parlé avec Erdogan. Il était, à ce moment-là, presque prêt à avancer. Je lui ai répété : vous tenez un rôle central dans ce dossier, et ce n’est pas un jeu, il s’agit d’un vrai conflit. Il fallait franchir un cap. »

Mais tout s’est effondré à Genève. Juncker n’a pas mâché ses mots : « J’ai été très déçu. Je croyais que l’occasion était là, qu’on pouvait aboutir à une solution concrète entre le Nord et le Sud de Chypre. »

La question des responsabilités

À qui la faute ? Juncker ne cherche pas à exonérer qui que ce soit : « Les deux camps sont responsables. Il a manqué de courage, des deux côtés. Ce qui frappe, c’est que les plus âgés au Sud, ayant vécu les événements, voudraient voir l’île réunifiée. Les jeunes, eux, se désintéressent du dossier. Ils sont nés après l’occupation turque, une occupation illégale, selon le droit international, mais ils s’y sont habitués. »

Le constat est amer : « Ils avaient toutes les cartes, le soutien européen, l’aide américaine, et pourtant ils ont échoué. La responsabilité est partagée. »

Sur la question énergétique, certains s’interrogent sur le rôle des ressources naturelles dans une possible sortie de crise. Juncker estime que « la situation est complexe. Et la Turquie agit à tort. Elle n’a pas le droit de procéder à ces forages en Méditerranée. Chypre est là, c’est limpide. Et nous le disons sans ambiguïté à Ankara : ce comportement est condamnable. »

Dans une quinzaine de jours, l’actualité portera sur la gestion des vaccins et d’autres défis européens. Juncker s’est exprimé sur les épreuves traversées par Ursula von der Leyen, sa successeure à la tête de la Commission, sur la vaccination et l’économie.

Il rappelle : « Il y a un an, personne n’imaginait que nous aurions déjà un vaccin. C’est une grande réussite pour la recherche scientifique européenne et mondiale. »

Il estime que la Commission a pris les bonnes décisions, même s’il ne connaît pas chaque détail. « Le choix de faire commander le vaccin au nom des 27 a été judicieux, même si les soucis de production et de distribution sont bien réels », reconnaît-il.

Sur la compétition entre États et le risque de nationalisme vaccinal, Juncker se veut rassurant : « Pour l’Union européenne, je ne perçois pas ce danger. Il n’y aura pas de monopole national sur la vaccination. »

Il nuance toutefois : « La production et la distribution des vaccins sont gérées différemment entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, mais je suis convaincu que tout rentrera dans l’ordre dans les prochaines semaines. Je ne suis pas inquiet. »

Économie : vigilance sur la dette

Quant à l’éventualité d’une nouvelle crise économique après la pandémie, Juncker ne se dit pas « véritablement inquiet ». Il estime que les économies nationales, malgré des différences parfois caricaturales, font preuve de solidité. L’économie européenne a su résister.

Il l’admet néanmoins : « Ce qui m’interpelle, c’est la dette publique et la façon dont certains gouvernements la prennent à la légère. »

Le message est limpide : « La dette publique agit comme un poison à moyen et long terme. Il faut que les États membres renforcent à nouveau leur potentiel, que leurs économies encaissent le choc de la pandémie. L’idée que la dette ne serait pas un problème n’a aucun fondement. C’est un enjeu majeur. »

Le rideau ne tombe pas sur ces débats. L’Europe et la Turquie restent face à leurs contradictions, coincées entre mémoire, ambitions et réalités. Derrière les discours, la scène n’a pas changé : chacun campe sur ses positions, et la table des négociations attend toujours de vrais gestes, de part et d’autre.

Toute l'actu