Les principaux types de flux qui façonnent la mondialisation aujourd’hui

(Colonne de Laura Tyson, ancienne présidente du Council of Economic Advisors du Président des États-Unis, professeure à la Haas School of Business Administration de l’Université de Californie à Berkeley et conseillère principale au Rock Creek Group et Susan Lund, associée du McKinsey Global Institut. Project Syndicate, 2014)

Les flux transfrontaliers continuent de façonner les contours de l’économie mondiale. Jusqu’où va cette interdépendance ? À quelles réalités économiques donnent-elles naissance ? Qui orchestre ces échanges multiples entre entreprises, secteurs et pays, et avec quelles conséquences pour les stratégies publiques et privées ?

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Le McKinsey Global Institute (MGI) s’est penché sur vingt années de mouvements internationaux, biens, services, capitaux, personnes et données, à travers 195 pays. Le tableau qui se dégage ne laisse place à aucun doute : jamais le monde n’a été aussi connecté, jamais les flux internationaux n’ont été à ce point foisonnants et ramifiés. Même la crise de 2007-2009 n’aura été qu’un passage à vide temporaire. En 2012, la somme des flux financiers et commerciaux pesait 36 % du PIB mondial. Depuis 1980, la croissance de ces échanges a grimpé de 50 %.

Bénéfices : l’effet cumulatif de l’ouverture

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Difficile d’ignorer ce qui se produit lorsqu’un pays élargit ses horizons commerciaux : la croissance s’invite et s’intensifie. Entre 15 % et 25 % de la croissance mondiale annuelle se joue par ces flux. Les nations les mieux connectées profitent d’une croissance supérieure de 40 % par rapport aux autres. Quand les biens, les capitaux et les idées circulent, on gagne en spécialisation, en productivité et en capacité à affronter la concurrence. Cela ouvre le champ à l’innovation sur l’ensemble de la chaîne économique.

Dynamique globale, chiffres concrets

Les biens, y compris les matières premières, restent le socle de la mondialisation. Leur valeur, après des années de progression à 11 % par an, dépasse aujourd’hui le niveau d’avant-crise. Plus d’un tiers de la production mondiale passe au moins une frontière. Quant aux services, ils renouent avec une croissance annuelle de près de 10 % depuis 2002. Pourtant, malgré leur poids dans le PIB global (près des deux tiers), les services pèsent encore peu dans les flux internationaux, leur part n’atteignant pas le quart de celle des biens.

Sur le plan financier, le rétablissement est plus lent. Les flux de capitaux internationaux restent 70 % en dessous de leur sommet d’avant 2007. Leur poids reste conséquent dans le financement planétaire, avec plus d’un tiers du total. Côté mobilités humaines, la situation évolue peu : depuis 1980, à peine 2,7 % de la population mondiale vit hors de son pays natal. Les déplacements temporaires, tourisme, études, missions, progressent tout de même entre 3,5 % et 4,8 % par an sur la dernière décennie.

On croise aussi des situations révélatrices au détour d’une recherche sur Internet : commande de mémoires rédigés à distance, services de rédaction en tous genres, offres d’aide aux devoirs situées à l’autre bout du monde… Ce marché prolifique de prestations intellectuelles en ligne montre parfois ses limites, entre promesses non tenues et travaux bâclés. Ces formes inédites d’échange de savoir prennent racine sur la toile et prolongent la globalisation bien au-delà des marchandises classiques.

Cette nouvelle économie de la connaissance coexiste avec une réalité durable : le secteur des services surpasse le PIB mondial, mais reste bien moins présent que les biens matériels sur la scène des échanges internationaux. Les flux financiers, eux, n’ont pas repris tout leur lustre, même s’ils continuent de porter un poids de taille dans l’économie globale.

Le numérique : catalyseur des échanges

Depuis 2005, le mouvement s’accélère. Les échanges de données, de communications, s’envolent avec une croissance annuelle supérieure à 50 %. Les appels internationaux et le trafic internet transfrontalier se sont littéralement envolés, ce dernier ayant été multiplié par dix-huit depuis le milieu des années 2000. L’émigration évolue peu, mais la digitalisation accroît la perméabilité entre sociétés, entreprises et individus.

La numérisation transforme aussi la nature des échanges commerciaux à travers trois révolutions majeures : la création de biens/services purement immatériels (streaming, impression 3D), l’usage d’enveloppes numériques pour garantir le suivi de biens physiques, et surtout l’essor de places de marché en ligne. Pour donner la mesure du phénomène, plus de 90 % des vendeurs sur une plateforme comme eBay exportent des produits, quand le taux reste bien plus faible dans le commerce traditionnel.

Le numérique permet ainsi aux petites structures de pénétrer le jeu mondial. Les flux à forte intensité en connaissances, ceux qui dépendent des compétences, de la recherche et de l’innovation, progressent plus vite que ceux liés à la main-d’œuvre ou aux matières premières. Les échanges de produits standardisés ou peu innovants (comme le textile) stagnent, pendant que les secteurs innovants (médicaments, services aux entreprises) prennent le relais.

En 2012, presque la moitié de la valeur totale des biens, services et capitaux échangés dans le monde relève de ces flux à haute valeur ajoutée. Les économies développées en captent à elles seules les deux tiers, exception faite de la Chine qui, dorénavant, talonne les États-Unis en volume.

Changer le regard sur l’interconnexion

Jusqu’à récemment, on mesurait l’ouverture d’un pays en rapportant ses flux internationaux à son PIB. Cette méthode donne parfois l’illusion que les petits pays sont toujours plus tournés vers l’extérieur. Mais ce prisme ne dit rien de leur poids réel dans les échanges mondiaux. Pour affiner l’analyse, McKinsey propose un indice global d’interconnexion prenant en compte la part nationale dans le flux mondial et la part de ces flux dans le PIB du pays.

Le trio de tête, Allemagne, Hong Kong, États-Unis, est bien installé. Derrière, la Corée du Sud et le Japon, pourtant champions de l’export, décrochent aux 20e et 21e places, leur faible mobilité humaine et la modestie de leur trafic Internet transfrontalier leur coûtant cher. La Chine, malgré la puissance de son commerce et de ses flux de capitaux, reste à distance, en raison d’une circulation restreinte des personnes et des données.

Si l’on regarde à l’échelle planétaire, les économies émergentes sont encore distancées. Certaines, comme le Maroc, l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite ou la Chine, ont nettement progressé depuis la fin du siècle dernier. Désormais, ces marchés représentent près de 38 % des flux mondiaux, trois fois plus qu’il y a trente ans. Pourtant, l’écart numérique reste large : alors qu’ils concentrent 40 % de la production et regroupent 80 % de la population, ils ne génèrent que 24 % du trafic Internet mondial.

L’interconnexion démultiplie les retombées économiques, mais impose son lot de défis. Miser sur la digitalisation et sur des échanges fondés sur la connaissance suppose d’investir dans la formation, d’améliorer les infrastructures, de faciliter la circulation des compétences et de garantir la sécurité des données. Dissoudre ses frontières commerciales, c’est aussi s’exposer à une concurrence accrue, avec la nécessité d’accompagner ceux qui devront se réinventer pour ne pas rester sur le bord du chemin. Si la mondialisation ne profite qu’à une poignée, le soutien collectif à l’ouverture s’émousse rapidement, et les moteurs de croissance pourraient finir par caler.

Impossible aujourd’hui de prétendre que la carte des flux internationaux restera figée. Les repères bougent, les normes aussi, et la mondialisation, jamais figée, dessine déjà les prochains contours du jeu mondial.

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