Chaque 18 juillet marque la Journée internationale de Nelson Mandela, une journée qui, selon les Nations unies, est dédiée à la commémoration de la naissance d’une véritable icône des droits de l’homme et de la lutte pour la liberté. Sa carrière de militant et de membre du Congrès national africain dans l’apartheid en Afrique du Sud est bien connue, en particulier dans les années qu’il a passées à la prison de Robben Island, ainsi que les négociations qu’il a eues avec le gouvernement après sa libération et sa participation aux premières élections libres en 1994, s’élevant à victoire et être le premier président noir de la nouvelle Afrique du Sud.
On croit souvent tout savoir de la trajectoire de Mandela, mais dès qu’on quitte les projecteurs de 1994, la suite se brouille. Son ambition majeure, après sa libération, n’était pas d’exercer une revanche contre les anciens dirigeants de l’apartheid. Mandela voulait éviter le piège du ressentiment et de la vengeance. Il avait en ligne de mire le cas du Zimbabwe voisin, où la prise du pouvoir par Robert Mugabe avait entraîné des expropriations massives de terres blanches et provoqué une crise économique dont le pays ne s’est jamais relevé. Mandela, lui, misait sur la réconciliation nationale et l’invention d’une « nation arc-en-ciel », un pays où la diversité ne serait plus une fracture, mais une force, un exemple de coexistence à offrir au continent africain et au monde entier.
L’Afrique du Sud d’aujourd’hui porte cet héritage, parfois à bout de bras. La diversité y est spectaculaire : près de 80 % de la population est noire, un peu plus de 9 % blanche, 8,8 % métisse et 2,6 % asiatique. Des chiffres qui reflètent des histoires mêlées, parfois douloureuses, mais qui ont façonné la réalité sud-africaine.
Pour donner corps à cette vision, Mandela a formé un gouvernement d’union nationale, rassemblant les membres de l’African National Congress (ANC), les anciens du Parti national, celui-là même qui avait orchestré l’apartheid, avec De Klerk, son rival devenu partenaire, et des figures zouloues comme Buthelezi. Difficile d’imaginer une table de négociation plus hétéroclite, mais c’était le prix à payer pour avancer.
La pièce maîtresse de cette politique de réparation : la Commission Vérité et Réconciliation. Le principe était inédit, presque vertigineux. Les victimes de crimes liés à l’apartheid étaient invitées à raconter publiquement leur histoire, pendant que les bourreaux pouvaient avouer les faits commis, à condition que ces actes soient motivés par des raisons politiques. En échange de leur aveu, ils pouvaient bénéficier d’une amnistie. Ceux qui refusaient de se présenter perdaient ce droit et risquaient des poursuites si les accusations étaient confirmées.
Contrairement à un tribunal, cette commission cherchait moins à punir qu’à permettre un dialogue direct entre victimes et auteurs, une tentative de justice réparatrice. L’initiative a essuyé de nombreuses critiques, notamment parce qu’elle n’offrait pas toutes les garanties attendues d’un processus de justice transitionnelle moderne, reconnaissance de la vérité, réparation complète, et mesures pour empêcher la répétition des crimes. Beaucoup y ont vu une manière d’accorder l’impunité à certains responsables, mais l’objectif affiché restait la paix civile, la possibilité de faire cohabiter, sans violence, les communautés blanches et noires.
Après le départ de Mandela en 1999, Thabo Mbeki, lui aussi du Congrès national africain, prend la suite. Mais son héritage est controversé. Mbeki s’est fait connaître pour son refus obstiné d’admettre l’ampleur de l’épidémie de VIH, un choix qui a eu des conséquences dramatiques, et son absence de prise de position ferme face au régime autoritaire de Robert Mugabe au Zimbabwe. En 2007, l’ANC se détourne de lui : la présidence glisse vers Jacob Zuma. Un intérim s’ouvre avec Motlanthe jusqu’en 2009, puis Zuma s’impose à la tête du pays.
La décennie Zuma, de 2009 à 2018, rime avec scandales. Les affaires de corruption se multiplient, entachant profondément la confiance dans les institutions sud-africaines. Finalement, Cyril Ramaphosa prend la relève après la démission de Zuma, avec la lourde tâche de restaurer l’image du pouvoir.
Aujourd’hui, l’Afrique du Sud doit faire face à une série de défis majeurs. Le pays demeure un acteur de poids sur la scène internationale, notamment grâce à ses exportations d’or. Pourtant, il doit composer avec de nombreux départs : beaucoup quittent le pays pour tenter leur chance ailleurs. Le quotidien est marqué par la violence, la pauvreté endémique et la persistance du VIH.
Voici quelques-uns des obstacles les plus pressants auxquels la société sud-africaine reste confrontée :
- Des taux de criminalité parmi les plus élevés au monde, qui minent la vie dans les grandes villes.
- Une inégalité sociale persistante, héritée de l’apartheid et aggravée par des politiques économiques souvent inadaptées.
- Un système de santé mis à rude épreuve par l’épidémie de VIH/sida, qui continue de peser sur l’espérance de vie et le développement.
L’héritage de Mandela, cette idée d’une nation arc-en-ciel, n’est pas gravée dans le marbre. Si l’Afrique du Sud veut honorer ce projet, elle devra regarder lucidement son passé, affronter ses failles, et choisir : glisser vers le sort du Zimbabwe ou bâtir, réellement, ce pays dont rêvait Mandela. L’histoire ne s’écrit pas toute seule ; la suite dépendra des choix politiques et du courage collectif. Le défi reste entier.

