Ce qu’il faut savoir sur la principale métropole algérienne

L’une des choses les plus heureuses qui peuvent vous arriver pendant que vous travaillez sur votre thèse de doctorat est d’exposer quelque chose au sujet de votre recherche avant de vous inviter à l’intégrer dans votre étude. D’autant plus que vous traitez de l’histoire publique, de la controverse politique sur les représentations du passé et la façon dont les souvenirs traumatisants viennent coloniser le présent.

Un épisode récent a ravivé l’onde de choc laissée par la guerre d’Algérie : Emmanuel Macron a ouvertement reconnu, fait rare, que l’armée française a recouru à la torture de manière systématique pendant la guerre de décolonisation (1954-1962). Cette admission rompt le silence institutionnel, notamment à travers le sort tragique de Maurice Audin, mathématicien et militant communiste arrêté en 1957 à Alger, maintenu captif puis tué. Des années durant, la version officielle évoquait une évasion rocambolesque. Mais la réalité s’est imposée : Audin a été éliminé sous l’égide des autorités françaises, dans un halo de non-dits jamais totalement dissipé. Malgré les révélations du général Aussaresses et de multiples témoignages, l’État n’a jamais consenti à livrer totalement les clefs de l’affaire, maintenant scellées les archives militaires. Par son geste, Macron promet non seulement des excuses à la veuve d’Audin, mais annonce un accès élargi à ces archives, signal d’une volonté politique d’affronter enfin ce passé encombrant. Pour décoder l’ampleur de ce geste, il faut revenir sur le contexte social et symbolique dans lequel il s’inscrit.

Philip Jones Griffiths, ALGÉRIE. Alger. 1962. La guerre en Algérie. Les enfants dans la Casbah

Parler d’« histoire postcoloniale » au lieu d’« histoire d’après-guerre » n’a rien d’un détail. Le terme souligne que la France s’est façonnée dans l’entrelacement de populations, de récits, de circulations, bien loin d’une chronologie linéaire. La critique postcoloniale interroge un passé qui s’écrit sans cesse depuis le présent, vivant, remodelé par les urgences du temps. Comme le disait Croce, c’est toujours l’actualité qui réinvente l’histoire.

Nicolas Tikhomiroff. Algérie. 1960

La guerre d’Algérie, longtemps, fut un sujet tabou. Jusqu’en 1999, on parlait d’« événements », de « maintien de l’ordre », jamais d’une guerre qui, pourtant, fracturait la société des deux côtés de la Méditerranée. L’Algérie, département français depuis 1848, ne relevait pas d’un statut colonial ordinaire. Après 1962, un million de pieds-noirs et cent mille Harkis, ces auxiliaires algériens enrôlés dans l’armée française, débarquent dans une métropole qu’ils connaissent à peine. Comprendre le tissu social d’après-guerre exige de prendre en compte ces migrations de la décolonisation, anciens d’Indochine, familles venues d’Asie, soldats, rapatriés, Harkis. Ils arrivent porteurs de blessures, de souvenirs, de rêves brisés, chacun cherchant une juste place dans une société en mutation.

La réponse officielle, elle, fut le silence. Durant plus de trente ans, la France opte pour l’amnésie. Nulle cérémonie, aucun monument, pas de mémoire partagée. La société civile se substitue à l’État pour commémorer, par des rassemblements discrets, la douleur de ces collectifs qui refusent qu’on efface leur histoire. Comme l’explique Claire Eldridge, une mémoire ignorée par les institutions n’en est pas moins vive dans les esprits.

À partir des années 1990, le vent tourne. Les débats sur le passé colonial prennent de l’ampleur, amplifiés par les revendications de reconnaissance. La chute du mur de Berlin, la fin des anciennes tutelles idéologiques obligent à affronter les histoires nationales. La mort de Mitterrand, l’accession de Lionel Jospin à Matignon, la condamnation de Maurice Papon en 1998 balisent la voie : la reconnaissance des minorités et des mémoires blessées s’impose. Émeutes dans les camps de Harkis, témoignages bruts comme celui de Louisette Ighilahriz, débats houleux sur la torture, la société française découvre qu’elle n’a pas fini d’en découdre avec son passé. Les partis politiques, associations de Harkis, de pieds-noirs, collectifs d’anciens combattants se pressent pour occuper la scène publique, chacun brandissant sa vérité. Le passé colonial est un terrain miné où s’entrechoquent héritages, revendications, fiertés blessées. Ces conflits de mémoire révèlent une société qui cherche, encore et toujours, à savoir de quoi elle est vraiment faite.

La formule « guerres de la mémoire » traduit ce champ de bataille. D’une part, des groupes sociaux marqués par le choc transmettent et revendiquent leurs souvenirs ; de l’autre, ces récits prennent place dans l’espace public, provoquant de nouvelles tensions. Les médias, le débat politique, l’opinion deviennent les arènes de cette compétition symbolique où s’invente l’identité collective.

*****2 Marc Riboud. Algérie, Alger, juillet 1962

Les chocs de l’actualité remettent constamment le passé sur la table. Montée de l’extrême droite, violences policières, attentats : tous ces bouleversements ramènent le passé colonial au cœur de l’agenda. Accusations contre la colonisation ou nostalgie assumée, chaque camp tente de redéfinir les contours de la mémoire nationale, créant des tensions, relançant les débats.

Le geste politique d’Emmanuel Macron s’inscrit alors comme une pierre jetée dans l’eau. Selon l’historienne Raphaëlle Branche, la fracture reste nette entre le savoir des chercheurs et la prise de parole de l’État. Cette reconnaissance va bien au-delà du symbole moral : elle relance le débat public, place la guerre d’Algérie au centre du jeu après des décennies de refoulement.

Pour les historiens, l’affaire Audin n’a rien d’une révélation. Les tortures pratiquées par l’armée française ont été disséquées par Pierre Vidal-Naquet et bien d’autres. Mais l’État n’avait jamais affirmé clairement la réalité des crimes, entre négations et hommages aux combattants français, le récit officiel évolue selon les intérêts du moment. Oser reconnaître la torture, c’est déchirer un voile et affronter la contradiction d’une armée célébrée et remise en cause dans le même mouvement.

*****3 Nicolas Tikhomiroff. Algérie 1960. Les unités et les soldats de la « Garde mobile » patrouillent dans les rues et vérifient tous les bâtiments à la recherche de suspects.

Jusqu’au début des années 2010, la position officielle restait celle du silence, voire du refus de tout aveu. Nicolas Sarkozy l’a montré en affirmant : « Les atrocités ont été commises par les deux parties, la France ne peut regretter la conduite de cette guerre. » Un changement s’amorce cependant en 2014, lorsque François Hollande admet la disparition de Maurice Audin sous la responsabilité de l’armée française.

L’histoire, désormais, continue de se rejouer. Le geste de Macron offre l’occasion d’ouvrir une nouvelle phase, de ramener ce passé à la conscience politique et collective. Les blessures refont surface ; les débats se multiplient, redéfinissant ce que le pays veut retenir ou accepter. Comment une société intègre-t-elle cette irruption du passé ? Une reconnaissance de l’État suffit-elle à installer la mémoire de la faute au cœur du récit national ? Ce passé, réveillé par le contexte contemporain, se glisse dans le langage politique et médiatique, le monde universitaire observe tandis que la société s’empare, parfois brutalement, de ces nouvelles vérités.

Du côté des grands médias français, la déclaration de Macron a déclenché une série d’analyses et d’articles saluant la reconnaissance officielle, vue comme une étape vers la vérité, six décennies après les faits. Des historiens comme Benjamin Stora, Sylvie Thénault, Alain Ruscio, Raphaëlle Branche ont salué ce tournant, soulignant qu’un tel geste politique, assorti de l’ouverture partielle des archives d’État, marque une brèche dans des décennies de secrets gênants. Les familles de disparus, les associations, certains partis militants saluent cette avancée contre le mutisme. Ouvrir ces dossiers, c’est rendre justice à ceux qui se battent pour la vérité depuis si longtemps.

Cet acte est, pour beaucoup à gauche, un geste réparateur, une reconnaissance pour les disparus, les torturés, pour toute une génération sacrifiée. Il brise un carcan narratif vieux de plus d’un demi-siècle, proposant un nouveau socle pour penser le passé colonial. Sylvie Thénault l’a dit clairement : admettre la torture, c’est aussi miner les mythes fondateurs du récit national forgé après la guerre d’Algérie.

*****4 Nicolas Tikhomiroff. Dimanche après-midi dans le quartier du Clos Salembier

À l’inverse, certains responsables politiques de droite et d’extrême droite ont dénoncé l’initiative présidentielle. Jean-Marie Le Pen, figure historique du camp nationaliste, déclare que le président ne doit pas « réécrire l’histoire de la France » ni « rouvrir les blessures du passé ». Marine Le Pen, elle, fustige un geste destiné à « flatter les communistes » et craint l’instrumentalisation des douleurs collectives pour gagner des points politiques.

*****5 Raymond Depardon. Algérie. Alger. 1961. L’OEA

Selon le positionnement politique, l’évocation du passé colonial prendra des accents très différents. Chez les uns, la guerre d’Algérie s’apparente à une lutte contre un colonialisme décadent assimilée, parfois à mots couverts, à l’engagement contre la barbarie nazie. Chez les autres, prime une exaltation du courage, du patriotisme, une justification de la violence dans le combat contre le FLN. Certains partis n’hésitent pas à défendre l’idée que la colonisation aurait eu des effets positifs, comme avec le projet de loi Hamlaoui Mekachera de 2005 cherchant à réhabiliter la « mission civilisatrice » du XIXe siècle.

En 2016, François Fillon reprend l’argument selon lequel la France n’aurait fait que partager sa culture, refusant tout sentiment de faute. Dans cette compétition mémorielle, des voix médiatiques très exposées comme celle d’Eric Zemmour vont jusqu’à affirmer que Maurice Audin aurait « mérité douze balles » pour son engagement auprès du FLN. Les lignes sont tranchées, les récits se confrontent brutalement.

La manière d’aborder la colonisation coupe la société en deux. Entre nostalgie d’un empire perdu et dénonciation d’une violence institutionnalisée, la période 1945-1962 reste une clé de lecture pour comprendre nombre de crispations sociales. Les récentes déclarations présidentielles forgent un jalon marquant, à l’échelle des mémoires familiales, mais aussi de la collectivité nationale. Elles donnent corps à une nouvelle ressource politique pour interroger l’histoire à l’aune des défis du temps présent. Le passé ne cesse de s’entremêler au présent, chaque geste politique reconfigurant la façon dont un pays regarde ce qu’il a été, ce qu’il raconte de lui-même.

À Alger, l’écrivain Kaouther Adimi observe qu’une simple marche le long de la rue Larbi Ben M’hidi suffit pour croiser la place Maurice Audin : deux figures, deux histoires qui se rencontrent. Des plaques de rue à chaque coin rappellent combien une mémoire plurielle s’accroche au bitume de la ville. Cette visibilité, cette transformation d’événements occultés en faits assumés, signale que la guerre d’Algérie n’est plus un non-dit. Maurice Audin, longtemps relégué à la marge, s’impose enfin comme la victime d’une histoire trop longtemps tue.

*****6 Nicolas Tikhomiroff. Algérie. Alger

Pour approfondir la réflexion autour de l’Algérie, voici quelques ouvrages de référence :

  • Maurice Attia, L’Alger noir, Polis, 2008
  • Didier Daeninckx, Crime et mémoire, Polis, 2003
  • Joseph Andras, Pour nos frères blessés, Vingt-unième Publications, 2016
  • Kaouther Adimi, Nos richesses, Polis, 2018
  • Leïla Sebbar, La Seine était rouge, Paris, octobre 1961, Indiana University Press, 2008
  • Dalila Kerchouche, Mon Père de Harki, éditions du Seuil, 2003
  • Fatima Besnaci-Lancou, Fille de Harki, Les Éditions de l’Atelier, 2005

* Larbi Ben M’hidi : figure charnière du FLN, lui aussi tombé sous la torture quelques mois avant Maurice Audin.

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