L’histoire du Liban, des origines à nos jours

Le Liban n’a jamais cessé d’accumuler les stigmates de sa guerre civile, bien des années après avoir été surnommé la « Suisse du Moyen-Orient » dans les années cinquante et soixante. Entre Méditerranée, Syrie et Israël, ce petit territoire, troisième plus modeste du monde arabe, se distingue par une mosaïque de religions rarement égalée ailleurs. Pourtant, cette diversité, loin de n’être qu’une richesse, a dégénéré en un affrontement de quinze ans, où la Syrie et Israël ont joué leurs propres partitions. Aujourd’hui, le Liban compte dix-huit communautés religieuses représentées au Parlement. Mais les plaies du passé restent à vif.

Maronites, sunnites, chiites, druzes, réfugiés de Palestine : un équilibre explosif

Au Liban, la distribution du pouvoir en fonction des communautés religieuses a longtemps façonné l’histoire nationale. La création du pays dans les années 1940, sous la houlette de la France, a ainsi favorisé les chrétiens maronites, alors dominants démographiquement. Ils héritent de la présidence, tandis que les postes de Premier ministre et de président du Parlement, moins influents, sont attribués respectivement aux sunnites et aux chiites.

Ce partage, censé maintenir la paix, a en réalité allumé la mèche d’une rivalité généralisée. Les communautés se sont disputé non seulement le pouvoir politique, mais aussi la prééminence économique et, au fond, la définition même de l’identité nationale. Les chrétiens, puisant dans l’héritage phénicien, cherchaient à se démarquer du monde arabe et à s’ancrer dans l’Occident. Les musulmans, eux, défendaient l’identité arabe du pays, dans la mouvance du panarabisme.

L’afflux massif de réfugiés palestiniens, fuyant le conflit arabo-israélien, a ajouté de l’huile sur le feu. Les Maronites, inquiets pour leur domination et leur identité, voient d’un mauvais œil l’installation de milices palestiniennes sur le sol libanais, acceptée officiellement en 1969. L’arrivée de l’OLP de Yasir Arafat en 1971, après son expulsion de Jordanie, aggrave la situation et renforce la polarisation.

Au fil des années, l’emprise de l’OLP dans le sud du Liban devient telle que l’on parle alors de « Fatahland », territoire contrôlé par le principal parti palestinien. L’organisation s’appuie sur le soutien d’une grande partie des musulmans, des druzes et de la gauche, regroupés dans le Mouvement national libanais. Face à eux, les milices chrétiennes prennent de l’ampleur sous la bannière du Front libanais, autour de Pierre et Bachir Gemayel, de leurs Phalanges et des Forces libanaises, appuyées par Israël.

Les affrontements deviennent quotidiens. Pour endiguer l’influence de l’OLP et répondre aux attaques visant Israël, les milices chrétiennes multiplient les opérations. Le point de rupture survient en avril 1975 : un bus de réfugiés palestiniens est la cible de tirs de Phalangistes à Beyrouth, faisant une vingtaine de morts. Le massacre déclenche une spirale de représailles. Le pays s’enfonce alors dans la guerre civile.

L’identité nationale, au cœur de la guerre (1975-1982)

En quelques mois, Beyrouth se retrouve coupée en deux par la « ligne verte » : musulmans à l’ouest, chrétiens à l’est. Cette frontière symbolique ne correspond pas toujours à la réalité du terrain, mais la pression des milices homogénéise peu à peu les quartiers. Les civils, eux, paient l’addition. On se souvient de la bataille des hôtels à l’automne 1975, de l’expulsion des chrétiens de l’ouest ou du massacre de Kafrantina, bidonville palestinien où plus d’un millier de civils musulmans trouvent la mort en janvier 1976. Quelques jours plus tard, une attaque à la bombe dans la ville de Damour fait des centaines de victimes chrétiennes.

Deux blocs s’opposent alors. D’un côté, le Mouvement national libanais, alliance de groupes progressistes musulmans, de druzes, de laïcs et de la résistance palestinienne. De l’autre, le Front libanais, dominé par les chrétiens maronites mais comptant aussi orthodoxes et Arméniens. Deux visions du Liban s’affrontent : panarabisme contre phénicisme.

Bientôt, d’autres acteurs entrent en scène. La Syrie d’Hafez al-Assad, estimant le Liban comme un prolongement de son territoire historique, intervient en 1976 sous prétexte d’éviter l’éclatement du pays. Objectif réel : surveiller la résistance palestinienne, freiner Israël et remplacer une armée libanaise en miettes.

L’arrivée des troupes syriennes et le cessez-le-feu qui s’ensuit poussent l’Égypte et l’Arabie Saoudite à chercher une issue diplomatique. Le compromis prévoit la mise en place de forces de dissuasion arabes (essentiellement syriennes), la reconstruction de l’armée libanaise et le désarmement des milices. Mais l’accord ne tient pas.

En 1978, un nouvel acteur frappe à la porte : Israël lance l’opération Litani, officiellement pour empêcher l’OLP d’attaquer depuis le sud du Liban. L’ONU réagit en créant la FINUL (Force intérimaire des Nations Unies au Liban), censée garantir le retrait israélien et restaurer la paix. Sans succès : le conflit s’enlise, l’ONU reste impuissante à faire appliquer ses résolutions.

L’intervention israélienne et l’exil de l’OLP (1982)

L’enchevêtrement de milices palestiniennes, syriennes et israéliennes fait basculer la guerre civile libanaise dans une dimension régionale. Le pays devient le théâtre d’un affrontement qui le dépasse : le conflit arabo-israélien s’invite, et la guerre froide n’est jamais loin. Les États-Unis et l’URSS, chacun derrière ses alliés, influencent la marche du conflit. Le camp occidental soutient le Front chrétien, les Soviétiques penchent pour le Mouvement national musulman.

L’été 1982 marque un tournant. Israël lance l’opération Paix en Galilée pour chasser l’OLP. L’armée israélienne, épaulée par les milices chrétiennes, fonce sur Beyrouth, repousse les troupes syriennes à l’intérieur du pays. La partie occidentale de la capitale est assiégée, des milliers de combattants palestiniens, syriens et libanais sont encerclés. Après trois mois de combats, sous la pression internationale et des images de destructions massives, les États-Unis interviennent pour négocier un cessez-le-feu. L’accord prévoit le départ de l’OLP, l’évacuation des troupes syriennes et palestiniennes, encadrée par une force multinationale, composée de soldats français, britanniques, italiens et américains.

Dans la foulée, Bachir Gemayel, chef des Phalanges, est élu président, une élection boycottée par les factions musulmanes. Il tente de fédérer un Liban en ruines, mais il est assassiné à peine un mois après son élection, par un opposant maronite. Deux jours plus tard, les milices chrétiennes répliquent par le massacre de Sabra et Chatila : des milliers de réfugiés palestiniens, femmes et enfants compris, sont exécutés dans le sud de Beyrouth. L’armée israélienne, présente sur place, n’intervient pas ; la communauté internationale dénonce ce bain de sang. Les Américains prennent la tête de la force multinationale, Israël quitte Beyrouth fin septembre, mais conserve des positions dans le pays.

L’exil de l’OLP bouleverse l’équilibre dans le sud, jusque-là dominé par les Palestiniens et peuplé en majorité de chiites. Le mouvement Amal tient la communauté chiite, mais l’espace laissé vacant permet l’émergence d’un nouvel acteur : le Hezbollah, né avec l’appui de l’Iran quelques années après la révolution islamique de 1979. Le Hezbollah combat la présence israélienne et met en place un réseau social pour ses partisans, ouvrant écoles, hôpitaux et structures d’aide aux victimes.

Des alliances brisées à l’Accord de Taëf (1982-1989)

Le paysage se fragmente encore pendant la troisième phase de la guerre. Les milices se divisent, forment de nouvelles alliances, dépendent de plus en plus de soutiens venus de l’extérieur. Les combats se multiplient. La guerre perd son caractère confessionnel : ce sont désormais des factions, parfois issues de la même communauté, qui s’opposent.

L’ancien Mouvement national libanais devient le Front de résistance national libanais. La mouvance islamo-progressiste se morcelle : des dizaines de milices, soutenues par la Syrie, l’Iran, la Libye ou l’Irak, s’affrontent partout dans le pays. La « guerre des camps » éclate en 1984 : durant plusieurs années, les réfugiés palestiniens subissent de nouveaux combats. Au même moment, les milices druzes, appuyées par d’autres groupes, affrontent dans le sud-est l’armée libanaise et les phalanges lors de la guerre des montagnes.

Le Front chrétien, quant à lui, conserve une relative unité, même si une armée sud-libanaise, composée notamment de maronites soutenus par Israël, se constitue. L’ascension du Hezbollah, financé par l’Iran, finit par diviser la communauté chiite, jusque-là soudée autour du mouvement Amal, soutenu par la Syrie. À partir de 1988, les deux formations s’affrontent lors de la guerre dite « des Frères ».

En 1988, Michel Aoun, chef de l’armée, devient Premier ministre, un poste jusqu’alors réservé aux musulmans sunnites. Deux gouvernements se font face : Aoun à Beyrouth Est, Salim Hoss à Beyrouth Ouest, ce dernier faisant appel à la Syrie pour arbitrer le conflit.

Sous la houlette d’Aoun, une offensive vise à reprendre la main sur les milices chrétiennes à l’est et à lancer une « guerre de libération » contre la présence syrienne. Les tentatives de médiation se multiplient, menées par le Maroc, l’Algérie et l’Arabie saoudite. À l’automne 1989, un consensus inédit aboutit à la signature de l’Accord de Taëf, en Arabie saoudite.

L’Accord de Taëf rééquilibre le partage du pouvoir : le président maronite voit ses prérogatives réduites au profit du Premier ministre sunnite et du président du Parlement, chiite. Le nombre de sièges à l’Assemblée passe à 108, répartis à égalité entre chrétiens et musulmans, selon les chiffres du recensement de 1932. L’amnistie est décrétée pour les acteurs du conflit, le désarmement des milices programmé. Seule exception : le Hezbollah, reconnu comme force de résistance face à Israël, qui conserve ses armes sous la pression de l’Iran. La Syrie, elle, est entérinée comme garante de la reconstruction.

Michel Aoun rejette l’accord, redoutant une invasion syrienne. La réplique ne se fait pas attendre : en octobre 1990, la Syrie bombarde ses positions, l’obligeant à l’exil. La guerre civile libanaise s’achève ainsi, avec plus de 150 000 morts, 17 000 disparus et plus de 800 000 déplacés, conséquence des politiques de « purification » menées par les milices de tous bords.

Les chefs de guerre, nouveaux maîtres de l’après-guerre

Après quinze ans de violence, le Liban doit faire face à de nouveaux défis. La réunification du pays, la reconstruction des institutions, la relance économique, la gestion des déplacés et des réfugiés s’imposent comme des chantiers urgents. Le Premier ministre Rafiq Hariri, homme d’affaires influent, lance dès 1994 la transformation du centre de Beyrouth, restaurations et reconstructions à la clé. Objectif : tourner la page du conflit, rebâtir sur les ruines, faire émerger une capitale moderne. Les souks traditionnels sont remplacés par le centre commercial ultramoderne des Souks de Beyrouth, fait rare, la ville devient la seule capitale arabe sans marché traditionnel.

Le Liban doit également composer avec la présence de puissances étrangères. Israël s’accroche au sud jusqu’en 2000, tandis que la FINUL, la force onusienne, surveille toujours la frontière. Les Syriens se retirent en 2005, après la révolution du cèdre et l’assassinat de Hariri, attribué à Damas. Quant à l’Iran, il poursuit son influence via un Hezbollah désormais incontournable.

L’amnistie et la répartition confessionnelle du pouvoir ont permis aux anciens chefs de guerre de se recycler en leaders politiques. Ceux qui menaient les combats continuent de représenter leurs communautés. Michel Aoun, par exemple, s’installe à la présidence en 2016 après un long parcours politique post-exil. Les nouvelles élites tissent des réseaux de clientélisme, s’ancrent solidement dans les institutions. Le système confessionnel, aujourd’hui, répartit les sièges entre dix-huit communautés, mais verrouille la vie politique : l’électeur doit passer par ses représentants, les listes indépendantes restent marginales.

Sur fond de crise politique et économique, le Liban obtient un score de 25 sur 100 à l’indice de perception de la corruption de Transparency International, au même niveau que l’Iran ou le Mozambique, et se classe 146e sur 163 pays dans l’indice mondial de paix, derrière la Palestine ou l’Érythrée.

La guerre civile, entre 1975 et 1990, a vu défiler la Syrie, Israël, l’Iran, les États-Unis et l’ensemble de la communauté internationale sur le sol libanais. Après quinze ans de carnage, le pays a tenté de se reconstruire autour d’un partage du pouvoir renouvelé entre Maronites, Sunnites et Chiites. Mais depuis, le Liban avance sur un fil, dirigé par des élites qui n’ont jamais su panser les blessures qu’elles avaient contribué à ouvrir. Reste à savoir si la prochaine décennie sera celle du sursaut ou du basculement définitif.

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